Le débat du lundi soir, entre Nicolas Sarkozy, dix “Français moyens” et Jean-Pierre Pernaut comme chef d’orchestre, fut finalement assez décalé, tant dans les thèmes abordés que dans les longues réponses du président-candidat préféré des Français.
Un dispositif au service du président de la République
Après une longue et fort douce interview de Nicolas Sarkozy par Claire Chazal, nous pûmes en effet passer au coeur de l’émission selon la première chaîne : un “grand débat” avec des “vrais Français” - tous contactés suite à des reportages dans le journal de 13 heures de la chaîne - qui poseront donc de “vraies questions” - c’est-à-dire des questions relatives à leur situation individuelle, la dette publique ne sera par exemple pas du débat.
Jean-Pierre Pernaut, lui, n’est manifestement présent que dans le but de recadrer des invités qui auraient le fort mauvais goût de vouloir mettre en difficulté notre président - les “vrais Français” ne pourront donc être plus pugnaces que les “vrais journalistes” habituels - ; tout autant que de se tenir prêt à intervenir avec sa brosse à reluire - made in France, Pernaut oblige - pour rendre plus confortable l’émission au candidat.
On remarquera avec intérêt le panneau interactif situé derrière notre président, destiné à afficher des chiffres et des statistiques concernant les sujets abordés, sans toutefois forcément de rapport direct avec la discussion en cours, on n’est pas ici dans la vérification des assertions présidentielles mais dans l’utilisation de la statistique comme élément de contextualisation. Cela donna toutefois lieu une unique fois à une image qu’on aurait aimé voir se répéter : le président affirmant que l’emploi des seniors avait augmenté de 38 à 39 % depuis 2007 tandis que le panneau indiquait - en très gros caractères - le chiffre de 38.3 % .
Enfin, le débat était censé être inconnu du président, ce dont on pourra largement douter. Non seulement Pernaut mentionnera l’existence d’un rendez-vous préalable entre rédaction de TF1 et invités pour “fixer les thèmes et les questions” ; mais en plus on verra notre président aligner une avalanche de statistiques et de faits précis qu’on pourra sans trop d’hésitations imputer à un briefing extrêmement serré par son équipe de communication.
L’identité nationale aux abonnés absents
C’est un creux qui ressort avant tout du “débat” , celui de l’identité nationale devenue l’alpha et l’omega de la communication du parti au pouvoir depuis octobre 2009. Rien de tout cela dans les questions et remarques des dix invités. Le chômage, le pouvoir d’achat, la politique de santé, les banlieues et les personnes âgées délaissées par l’Etat représentent manifestement les thèmes principaux qui se dégageaient des propos de nos dix “vrais Français” .
Discrimination quotidienne et biais journalistiques flagrants
Beaucoup ont pointé au cours du débat une subtile différence effectuée par notre président entre invités. Tandis que les hommes blancs sont appelés “Monsieur XXX” ou “Monsieur” tout court, les femmes et les hommes non blancs sont appelés uniquement par leur prénom par Nicolas Sarkozy, et ce de manière systématique et tout au long de l’émission.
Du côté de TF1, on connaît aussi ce genre de subtiles différenciations. Un des invités se verra gratifier de sa qualité de délégué CGT en sus de sa profession d’ouvrier à la SBFM ; une autre invitée sera, elle, décrite seulement par sa profession tandis qu’elle déclarait quelques semaines auparavant dans la presse locale à propos de François Fillon, photo à l’appui : “C’est une rock star ! “ .
Sarkozy, candidat à la présidentielle de 2007
Nous assistâmes hier soir à une version intriguante du président : celui-ci semblait jouer le rôle du candidat qu’il était en 2007, quand il pouvait avec facilité imputer à d’autres des faits politiquement désagréables. L’Union Européenne et le parti socialiste en prirent ainsi sévèrement pour leur grade, institutions néfastes voulant freiner le progrès sarkozyste flamboyant et créateur de richesses !
Ce discours consistait à ignorer totalement le fait que l’UMP est au pouvoir depuis neuf ans et Sarkozy président depuis bientôt trois, hors bien évidemment les lois les plus récentes dont nous entendîmes - pour le coup - parler tant par le président que par son factotum, un Pernaut qui pourrait sans aucun doute remplacer Frédéric Lefèbvre et son porte-parolat au pied levé.
C’est un vrai candidat auquel nous avons eu à faire : un “vrai Français” qui était le onzième homme, toujours d’accord avec les propos des dix autres, se lamentant avec ferveur quand à sa propre incapacité politique sans pour autant se l’imputer avec franchise - comme un candidat n’étant pas au pouvoir - , la réservant aux socialistes et à l’Europe, et pratiquant dans ce but avec son habituelle maestria la reformulation des questions posées pour pouvoir caler les réponses toutes faites préparées avec les conseillers. Nous ne saurons donc pas où est passé le “plan Banlieue” de Fadela Amara, mais sommes maintenant au courant que Nicolas Sarkozy tient avant tout à la vidéo-surveillance et à la sécurité dans les “quartiers difficiles” .
Une émission mi-figue mi-raisin
La conclusion de l’opus d’hier soir reste mitigée. Certes, le président a su apparaître comme connaissant ses dossiers, toujours aussi volontaire, et capable de pratiquer avec tout autant de talent sa version de la langue de bois qu’avec les journalistes habituels - ce qui n’est clairement pas un bon point pour eux. Toutefois, les visages de six pieds de long des dix autres “Français moyens” , malgré le sourire ultra-brite de Jean-Pierre Pernaut, en disaient long au téléspectateur et confirmaient ce que lui-même ressentait : une impression tenace de vide absolu de la pensée politique moderne, incapable d’élever le débat comme de parler avec un minimum de franchise ; et l’impuissance particulière d’un président Sarkozy devant des questions concrètes directement issues de ses propres réformes. Pour ce dernier, visiblement, le contrat est rempli et les promesses tenues, loin de ce qu’on peut en ressentir si on se souvient par exemple des grandes promesses pour les SDF et la limitation des dépenses publiques.
Sélection d’articles sur le sujet : séance vrai-faux par Les décodeurs ; décryptage par l’Express ; réactions à chaud d’André Gunthert et de Daniel Schneidermann ; la syntaxe présidentielle par le Champignacien ; Unes de la presse nationale puis régionale sur @si .
Pendant que la mi-temps de ministre gérait à plus de 400 euros par tête 5 millions de vaccinés, la profession faisait comme d’habitude pour la grippe saisonnière et a, d’après la lettre aux médecins n° 34 adressée par courriel par la sécu, tranquillement casé 5,4 millions de vaccins remboursés soit 0,2 million de plus que l’an passé.
Et on ne parle ici que des remboursés ….
"sur Le blog d’un toubib médecin généraliste, 8 janvier 2010
Je crois que tout est dit ici quand à la pertinence supposée d’organiser de grandes réquisitions de médecins et de locaux ainsi que des envois massifs de lettres à la population. Les médecins généralistes font ce boulot quotidiennement chaque année avec une grande efficacité, pour des raisons évidentes telles que la connaissance fine des populations à risques et le nombre de patients qu’ils voient défiler localement dans leurs cabinets. Il eût fallu les laisser faire, mais cela nous aurait certainement privé de sujets dans les journaux télévisés et de déclarations sensationnelles de Mme la ministre de la Santé.
En gaspillant l’argent public on gaspille la peine du travailleur.
En gaspillant l’argent public, on se moque du mal que se donnent les travailleurs pour le gagner.
L’argent qu’on lui prélève, le travailleur l’a gagné avec sa fatigue. L’argent public, c’est l’argent des Français. Cet argent, moralement, on n’a pas le droit de le gaspiller parce qu’il a été durement gagné. Cet argent il faut le respecter, il ne faut le dépenser que pour ce qui est utile. Cet argent c’est celui de la solidarité, du service public, de la sécurité, de la santé, de l’éducation, de la recherche… On n’a pas le droit d’en gaspiller un euro, d’en détourner un euro.
"Discours à Meaux, le 13 avril 2007 [Source : base “Discours 2007” de Jean Véronis]
Le candidat Sarkozy ne voulait pas gaspiller inutilement l’argent des travailleurs, il disait même à ce moment-là, et avec la force qu’on lui connaît, qu’on n’avait pas le droit d’en gaspiller un seul euro. Il avait en effet pris l’engagement, plus largement, de “changer les pratiques” quand aux dépenses effectuées avec l’argent public, dépenses qu’il expliquait être inconsidérées et qu’il imputait à de nombreux facteurs dont le gaspillage.
Cette semaine est paru un article dans Le Figaro, relatant l’invitation par la nouvellement ministre de la Justice Michèle Alliot-Marie, de l’ensemble des ministres femmes du gouvernement, pour un déjeuner à son ministère le mardi 5 janvier 2009.
Entre autres faits passionnants relatifs à l’entente des invités, à de hautes réflexions sur la condition de femme au sein du gouvernement, mais aussi sur le menu de ce déjeuner ainsi que sur les qualités de “maîtresse de maison” de Mme Alliot-Marie (on attend le jour où Le Figaro nous vantera les mérites de maître de maison de tel ou tel ministre masculin) ; nous apprenions également à la fin de ce passionnant article que :
” La garde des Sceaux n’a pas non plus oublié d’offrir un petit cadeau à chacune : une bougie au thé vert de Baccarat. Mais, en cette période de disette budgétaire, un membre de l’entourage de la ministre tient à minimiser l’importance du présent : «Ce n’est pas un cadeau luxueux. Le prix de ce type de bougie est à peu près le même partout.» “
Il est amusant de constater, après un rapide appel à une boutique Baccarat (qui est une marque si peu luxueuse que ses tarifs ne sont pas disponibles en ligne) , que chaque “Bougie d’ambiance” parfum thé vert (fort jolie au demeurant) coûte la bagatelle de 62 € . Vous avez bien lu : 62 € pour de la cire et un fil dans un verre (en cristal, Baccarat oblige) .
Nous allons procéder par ordre : tout d’abord, ce ne serait pas “luxueux” car le “prix de ce type de bougie est à peu près le même partout” . Tout d’abord, ce “type de bougie” , soit des bougies parfumées dans un verre, coûte entre 5 et 15 €, comme par exemple celle-ci, celle-ci ou encore celle-ci. Certes, ce ne sont pas des verres provenant de la maison Baccarat, reconnue depuis presque deux siècles comme fabricant du verre et du cristal de très grand luxe.
Ensuite, si notre ministre de la justice voulait faire un tel cadeau à l’ensemble de ses collègues de sexe féminin lors de ce déjeuner, il lui était tout à fait loisible d’offrir cette ribambelle de bougies Baccarat sur ses deniers personnels, étant établi qu’un ministre gagne un salaire lui permettant tout à fait de dépenser cette somme. Nous ne sommes pas ici dans le cadre de la réception de dignitaires étrangers ou de la représentation de la République, qui ne peut certes se passer d’un certain faste. C’est un déjeuner semi-privé (même si largement publicisé) entre confrères du gouvernement.
Enfin, pour revenir aux bougies (soit-disant non luxueuses) offertes aux ministres conviées à ce déjeuner, nous considèrerons que tous les hommes et femmes politiques ont une fâcheuse tendance à confondre leur argent et celui de l’Etat, ce qui pourrait rendre bénin aux yeux de certains la dépense d’une centaine d’euros pour des bougies (c’est d’ailleurs ce qui est induit par la citation dans l’article de ce cher Figaro) . Nous rappellerons alors qu’un rapide calcul établit le montant total de la dépense “bougies Baccarat” à très précisément (en supposant que Mme Alliot-Marie ne se soit pas fait de cadeau) 682 € . Soit environ 4 500 francs, ce qui sera peut-être plus parlant.
Et ce n’est pas comme si le ministère de la Justice pouvait se permettre ce genre de dépenses, il suffit de lire les propos de Gascogne sur le blog de Maître Eolas pour s’en apercevoir, juge qui prenait comme bonne résolution en 2008 de “Couper mes post-its en 12 et cesser d’importuner le Greffier en Chef avec de basses questions matérielles” . Ou d’aller voir une comparaison avec les autres ministères de la Justice en Europe, la France en ce domaine étant au 37ème rang sur 45 pays considérés. 682 € dépensés pour des bougies, ce sont 682 € qui seront en moins pour nos juges, nos greffiers et nos prisons. Ces 682 €, “le travailleur l’a gagné avec sa fatigue” et préfèrerait peut-être qu’ils soient dépensés pour des activités plus utiles que la brève satisfaction qu’éprouveront les ministres invités par Mme Alliot-Marie.
Pour conclure, je dirais qu’on est en face de quelque chose de certes très habituel à ce niveau de fonction, pour une somme peut-être négligeable au regard des deniers de l’Etat, mais qui n’en est pas moins insultante pour les citoyens sous un gouvernement qui ne se prive jamais de fustiger la fraude de certains ou les dépenses excessives d’autres (des juges, par exemple, qui osent demander des expertises et des procédures qui aboutissent à dépasser le budget alloué pour celles-ci) . Et qu’après tout, après les dépenses somptuaires de la précédente garde des Sceaux, nous pouvions espérer un peu plus de mesure dans les dépenses d’un ministère chroniquement aux abois financièrement. On remarquera donc que le “gaspillage” des deniers publics, tant vilipendé par notre actuel président de la République lors de sa campagne, se porte extrêmement bien au plus haut niveau, rendant quelque peu malaisé certains discours voulant faire croire que l’efficacité économique est le maître mot des gouvernements Fillon I puis II .
PS : j’ai contacté le ministère de la Justice pour m’assurer que cette dépense en relevait bien (et obtenir éventuellement un commentaire) , comme Le Figaro le laisse entendre dans son article, et je n’ai (comme toujours, blogueur oblige) eu aucune réponse à ce jour.
[Source : E24.fr, “La dette publique augmente de 29,4 milliards d’euros en trois mois” ]
Je continue sur ma lancée des promesses les plus évidemment fausses faites par le candidat Sarkozy, et que le président Sarkozy ignore avec un aplomb qui ne cesse de m’émerveiller. Aujourd’hui, la dette publique de la France, que le candidat Sarkozy n’a cessé de brocarder comme bien trop élevée et de l’attribuer à la paresse des Français ne voulant pas “travailler plus pour gagner plus” (et faire gagner plus à la France) .
Nicolas Sarkozy, candidat aux élections présidentielles de 2007 ; discours à Saint-Etienne le 9 novembre 2006 :
“Un État fort ce n’est pas un État entravé par l’accumulation des déficits et ployant sous le poids de la dette. Ce n’est pas un État qui empile les dépenses inefficaces, multiplie les dispositifs inopérants sans jamais les évaluer et porte les prélèvements obligatoires à des niveaux records.”
Nicolas Sarkozy, candidat aux élections présidentielles de 2007; discours à Saint-Quentin le 25 janvier 2007, discours à Poitiers le 26 janvier 2007, discours à Toulouse le 12 avril 2007 :
“Le grand problème de la France, c’est qu’elle ne crée plus assez de travail pour financer les retraites, la protection sociale, rembourser la dette, réduire la précarité. La crise de la valeur travail est au coeur de la crise morale. “
Donc, selon le candidat Sarkozy, “un état fort” ne doit pas ployer sous “le poids de la dette” ; tandis que l’action du président Sarkozy a eu comme effet de faire augmenter cette dette publique de plus de 29 milliards d’euros rien que les trois derniers mois. Et la présence de la Crise ne saurait excuser le florilège de niches fiscales et procédés de défiscalisation créés par notre président, ceux-ci atteignant la somme de 94 milliards d’euros dans le budget 2010, en augmentation de plus de 20 milliards d’euros depuis 2007.
[Source des discours : l’excellente base de données “Discours 2007” de l’universitaire Jean Véronis]
Dépêche de l’AFP, 21 décembre 2009 :
Trois cents trente huit personnes sans domicile fixe (SDF) sont mortes en France depuis le début de l’année 2009, dont douze au cours de la dernière semaine, a annoncé lundi dans un communiqué le collectif des Morts de la Rue.
En 2008, le collectif avait dénombré 399 décès de personnes effectivement mortes dans la rue, mais aussi des conséquences d’une vie “à la rue”.
Je ne crois pas devoir ajouter de commentaire, la confrontation de ces deux citations suffisant amplement.
Les types de Deezer sont en train d’agir comme des escrocs bas de gamme : ils organisent un spam massif de leurs membres sous couvert d’un “généreux” jeu-concours. Seulement, il semble évident que c’est un objectif dissimulé qui est poursuivi ici, en effet si l’on clique directement on se retrouve abonné automatiquement aux mailing lists d’une demi-douzaine de boites - dont par exemple la compagnie de paris et jeux d’argent en ligne Unibet. Logiquement, ces entreprises ont dû payer une somme non négligeable pour avoir accès aux millions de membres de Deezer, et ce dernier vend leurs coordonnées sous couvert d’un jeu concours dont les lots (deux netbooks et des casques) sont en plus minables au regard des sommes qui ont dû transiter entre les compagnies concernées et Deezer.
PS : et bien évidemment, comme vous pouvez le voir, le lien pour ne pas se retrouver automatiquement abonné tout en participant au concours (loi française oblige) est très discret en comparaison de l’énorme bouton “Je vérifie si j’ai gagné” .
La paix des profondeurs ( “Eyeless in Gaza” en VO)
Aldous Huxley, génie déprécié et encore largement incompris, nous donne à lire cette pertinente sentence dans son livre le plus autobiographique (tellement, à vrai dire, que nombre de ses proches lui en voulurent) . En effet, lorsqu’on “sort” de l’illusion de Réalité, que l’on s’aperçoit qu’il existe autant de Réalités et de Vérités que de locuteurs (et qu’il est impossible de les départager dans l’immense majorité des cas, les sciences humaines étant ce qu’elles sont) , le défaitisme anticipateur n’est pas loin. Pourtant, même s’il semble alors vain de vouloir “changer le monde” ou même plus simplement les perceptions de nos contemporains, la croyance en la possibilité de sortir l’espèce de l’illusion est capitale ; car même si ce ne serait que pour convaincre une seule personne tout au long de sa vie, cet accomplissement (si faible soit-il) rendrait à cette vie la peine d’être vécue.