Je ne sais pas trop quelle est notre [NDT : les forces internationales] mission en Afghanistan. Nous sommes engagés dans une guerre de contre-insurrection mais nous confinons nos troupes dans de grands avant-postes fortifiés [FOB] , ce qui est en contradiction directe avec notre doctrine contre-insurrectionnelle. Nos troupes n’ont pas de contacts prolongés avec les afghans locaux, ne peuvent leur amener de réelle sécurité, et sont forcées de se déplacer dans de massifs véhicules blindés anti-explosifs [MRAP] à cause des politiques d’aversion au risque de notre Grosse Armée. Dans ceux-ci, ils sont exposés à des engins explosifs improvisés contre lesquels ils ne peuvent rien parce qu’ils ne contrôlent pas un mètre de terrain en-dehors de leurs FOB respectives.
Nous n’avons pas non plus la coopération du gouvernement afghan. Le président Karzai a réuni ensemble une coalition d’hommes de pouvoir afghans et va gagner les élections à venir. L’ONU et notre département d’Etat [celui des USA] peuvent faire tout le bruit qu’ils veulent à propos d’élections “libres et régulières” , ils seront inconséquents car ils restent dans leurs résidences de haute volée, isolés et désengagés. Comme je l’ai rapporté précédemment, l’élection s’est jouée à Dubai le mois dernier. Au passage, les Afghans n’ont aucune idée de ce que peut être une élection libre et régulière - ils n’en sont pas plus capables d’en organiser une que l’état d’Illinois.
Alors nous nous battons dans cette contre-insurrection en soutien d’un gouvernement qui nous met activement des bâtons dans les roues en ne coopérant ni avec les militaires internationaux, ni avec notre malheureux département d’Etat ou toute autre organisation essayant d’apporter paix, espoir, modernité et état de droit dans ce qui fut un fier et magnifique pays.
[…]
Vous ne pouvez contrer de bonnes tactiques avec la technologie parce que votre ennemi trouvera toujours des moyens de battre la technologie pour un millième de ce qu’il vous en a coûté de développer cette technologie. Vous entendrez encore et encore de la part de nos officiers commandants que les MRAP sauvent des vies. C’est de la merde. L’ennemi trouvera à un moment ou à un autre un moyen de transformer ces monstres en cercueils - ce qui sauve des vies est le fait que nos ennemis soient plus incompétents que nous. C’est une triste vérité : nous sommes capables de rester dans des FOB qui ne sont que de grosses boites ; de nous sentir concernés avec des projets aussi ridicules que virtualistes comme le “Management des eaux usées” qui n’auront jamais aucun impact sur l’Afghan moyen ; de gâcher des milliards de dollars et des centaines d’années d’heures de travail ; parce qu’aussi désorganisés que nous le soyions l’ennemi l’est dix fois plus.
"Tim Lynch sur le blog Free Range International, 9 juin 2009
Ce blog est celui d’une petite société (éponyme) de mercenariat, qui accompagne depuis plusieurs années de petites équipes de reconstruction hors du circuit officiel (qui privilégie exclusivement les grosses structures) de ladite reconstruction en Afghanistan. Tim Lynch est américain et ancien Marine des Etats-Unis, il est patriote mais pour autant pas formaté. Ainsi, il se prononce résolument contre la stratégie employée depuis le départ par les troupes de l’ISAF, en prônant l’intégration des soldats dans la vie afghane, le rapprochement avec la population, l’emploi de cette population locale pour la reconstruction, et surtout la décentralisation de petits projets flexibles de reconstruction avec de petites équipes autonomes de civils et de militaires pouvant agir avec suffisamment de latitude pour comprendre les situations locales - je me permets une analogie forcément partielle et partiale : c’est ce pour quoi on a crée puis recréé la police de proximité en ce qui concerne la sécurité des personnes et des biens.
Exerçant leur métier “outside the loop” (“en dehors de la boucle”) , ces mercenaires donnent un point de vue ravageur mais lucide et d’une étonnante clarté sur les nombreux aspects de l’occupation de l’Afghanistan par nos armées. Ils nous racontent également les projets qu’ils accompagnent, nous permettant de constater de première main les différences entre les approches : actuellement, par exemple, eux accompagnent (et vivent avec au sein de la population) quelques ingénieurs civils et embauchent de nombreux afghans pour déboucher et essayer d’améliorer les canaux d’évacuation des eaux usées dans les villes afghanes, pendant que les équipes de reconstruction officielles de l’ISAF font dans des bases fortifiées des présentations powerpoint pour des projets inadaptés au pays (et qui ne se réaliseront probablement jamais) .
Sur le même sujet : “Plan Obama pour l’Afghanistan, chronique d’un échec annoncé” , traduction intégrale d’un article paru sur Free Range International, 2 avril 2009.