Les deux penseurs modernes que prétendent être Bernard-Henri Lévy et Claude Askolovitch se sont rencontrés sous les auspices du Journal du Dimanche et de la dissection autopromotionnelle du Parti Socialiste (qui continue décidément de nourrir son homme) , l’instant d’une interview qui, n’en doutons pas, marquera la pensée philosophique occidentale. On pourra y noter ces sentences béhachèliennes si caractéristiques, marquées avant tout par la complexité de la pensée et le refus du jugement hâtif. Je vous laisse admirer en toute quiétude ce véritable feu d’artifice pour l’esprit - citation d’autorité inclue - que représente par exemple cette phrase sur ce que constitue la Gauche et l’élimination subséquente que doit subir le mot “socialiste”, après une question tellement fine de monsieur Askolovitch :
Juste le nom?
Le nom dit le reste. Mal nommer les choses, disait Camus, c’est ajouter à la misère du monde. Mieux les nommer c’est, à l’inverse, diminuer la confusion, renouer avec l’essentiel. Or c’est quoi, l’essentiel? Trois grands refus, qu’il faut penser ensemble, non contradictoirement, car ils sont l’identité même de la gauche. L’antifascisme. L’anticolonialisme. L’antitotalitarisme.
Plutôt que de faire de longs discours pour montrer l’idiotie absolue que constitue cette citation lapidaire, je me permettrai de citer Gilles Deleuze qui avait, déjà (en 1972 ! ), répondu en toute éternité à ces phares modernes de la philosophie médiatique. Que l’on apprécie ou pas le sieur Deleuze, il faut avouer que rarement réponse ne fut aussi définitive, abrupte et pourtant d’une justesse telle qu’elle se vérifie toujours plus de trente ans plus tard :
Que penses-tu des « nouveaux philosophes » ?
Rien. Je crois que leur pensée est nulle. Je vois deux raisons possibles à cette nullité. D’abord ils procèdent par gros concepts, aussi gros que des dents creuses, LA loi, LE pouvoir, LE maître, LE monde, LA rébellion, LA foi, etc. Ils peuvent faire ainsi des mélanges grotesques, des dualismes sommaires, la loi et le rebelle, le pouvoir et l’ange. En même temps, plus le contenu de pensée est faible, plus le penseur prend d’importance, plus le sujet d’énonciation se donne de l’importance par rapport aux énoncés vides (« moi, en tant que lucide et courageux, je vous dis…, moi, en tant que soldat du Christ…, moi, de la génération perdue…, nous, en tant que nous avons fait mai 68…, en tant que nous ne nous laissons plus prendre aux semblants… »). Avec ces deux procédés, ils cassent le travail. Car ça fait déjà un certain temps que, dans toutes sortes de domaines, les gens travaillent pour éviter ces dangers-là. On essaie de former des concepts à articulation fine, ou très différenciée, pour échapper aux grosses notions dualistes. Et on essaie de dégager des fonctions créatrices qui ne passeraient plus par la fonction-auteur (en musique, en peinture, en audio-visuel, en cinéma, même en philosophie). Ce retour massif à un auteur ou à un sujet vide très vaniteux, et à des concepts sommaires stéréotypés, représente une force de réaction fâcheuse. C’est conforme à la réforme Haby : un sérieux allègement du « programme » de la philosophie.
Mise à jour :
Le champignacien n’a pu s’empêcher de relever une des ridicules erreurs qu’affectionne Bernard-Henri Lévy, dans un articulet intitulé “On refait l’histoire (version BHL) “ .